La mort des amants dans Antigone d’Anouilh

Antigone de Jean Anouilh

Par Vanessa Zebo, Terminale L1 (Lycée du François, 97)

Dans Antigone de Jean Anouilh jouée pour la première fois en février 1944, nous assistons au destin tragique de l’héroïne.

Ayant enfreint la loi en voulant donner le repos éternel à son frère Polynice, Antigone est condamnée à mort, par son oncle Créon -Roi de Thèbes- et le père de son fiancé Hémon. C’est le messager qui raconte au Chœur et au public la mort des amants.

Le messager, dans la tragédie Antique, a pour fonction d’annoncer aux personnages des nouvelles qui font rebondir l’action, et qui se sont déroulés dans la scène. Dans cet extrait il raconte les morts d’Antigone et d’Hémon. La description est tellement vivante qu’on a l’impression de la voir : c’est la figure de l’hypotypose. En effet, le messager utilise de nombreux verbes du champ lexical de l’audition : « hurle, gémit… », et il se remémore le son produit par Hémon : « des plaintes exhalées ».

En même temps, il sollicite la vue des spectateurs en répétant trois fois le verbe regarder et substantif « regard » associé aux « yeux » d’Hémon (réitérés deux fois). Ceux-ci soulignent la présence des couleurs « bleus et verts » mais surtout le « rouge »présent dans le verbe saigner, dans la ceinture qui étrangle Antigone avec ses « fils rouges » et dans la blessure mortelle d’Hémon « une immense flaque rouge ».

Tous ces éléments contribuent à l’élaboration du spectacle théâtral, non plus seulement sur la scène, mais aussi dans l’imagination du spectateur ou du lecteur. Il convient également de noter que le temps verbal le plus fréquemment utilisé est le présent de narration. Ainsi le dramaturge rend l’action plus vivante, en la situant dans le présent du narrateur, c’est-à-dire le Messager, et des spectateurs ou des lecteurs.

Enfin, l’ouie, la vue et le présent de narration accentuent le pouvoir évocateur de la scène qui fait partie du registre pathétique, puisque nous partageons la souffrance et les lamentations d’Hémon.

La souffrance jaillit du cœur d’Hémon à la vue de la dépouille de sa fiancée qui s’est suicidée « pendue au fils de sa ceinture ». Impuissant face à cette mort, il semble vouloir la ressusciter, d’où son attitude de prière : « à genoux » et ses gestes amoureux : « il la tient dans ses bras[…] le visage enfouit dans sa robe ». Mais soudain, il se souvient de la personne à l’origine de son malheur : son père, Créon, le Roi de Thèbes, celui qui avait supplié en vain, d’épargner la vie de sa bien-aimée (P 100-102) ce qui provoque aujourd’hui sa colère, visible à travers ses « yeux noirs ».

Puis cette colère se meut en « mépris », car il se rend compte que son père n’est plus le héros invincible de son enfance (P 103) : « cette grande force et ce courage, ce dieu géant qui m’enlevait dans ses bras et me sauvait des monstres et des ombres, c’était toi ? » Lorsqu’il était « le petit garçon d’autrefois ». Il rejette définitivement son père en lui infligeant une insulte : « il lui crache au visage ». Loin de se racheter, Créon fait preuve de lâcheté, en reculant de frayeur, croyant que son fils veut sa mort : « Créon a bondi hors de portée. » Hémon a rompu la communication entre eux : « il ne l’entend pas », car il est lui-même emmuré dans son deuil, et il ne lui adresse plus la parole : « sans rien dire », puisque sa raison de vivre n’existe plus.

Il allègue le fait qu’il ne peut plus respecter un couard : « un vieil homme tremblant » sans aucune dignité. Aussi, bien qu’il ait pu éviter « la lame » du regard de son fils, qui blesse mortellement son âme. Enfin nous pouvons affirmer qu’Antigone et Hémon s’unissent à travers la mort, à défaut d’avoir pu le faire comme Antigone l’avait rêvée (p39/44).

En fait, c’est la vision prémonitoire qui s’accomplit : « ô tombeau ! ô lit nuptial ! ô ma demeure souterraine !… » Puisque Hémon est venu la rejoindre dans son trou, sa tombe », ou encore « sa caverne » fermée par des « blocs de pierres ».Ce champ sémantique de la tombe, enserre le cœur de ces deux amants qui s’étreignent dans « une immense flaque rouge ». Cette couleur rouge aurait pu être le symbole de leur nuit de noces, mais il est en fait la marque de la mort. Il semblerait que ce soit dans la mort qu’ils vivront leur amour. Ainsi nous comprenons mieux l’exclamation douloureuse d’Antigone : « ô ma demeure souterraine !.. » Les points de suspension laissant entendre qu’il existe peut-être pour eux une vie d’amour après la mort. Créon lui-même concourt à créer cette image dans le cœur du spectateur, en les faisant « coucher l’un près de l’autre » comme deux amants le lendemain de la première nuit », image qui rappelle celle de tristan et yseut. Par ailleurs , ce double suicide est le signe d’un absolu qui refuse tout compromis avilissant avec la réalité vu par Antigone comme « un petit tombeau de bonheur ».

Antigone et Hémon demeurent attachés au comportement d’une enfance exigeante et fidèle à elle-même. Ce que soulignent les trois évocations du narrateur « le collier d’enfance » d’Antigone, la posture d’Hémon, rappelant « le petit garçon d’autrefois », qui pose ses yeux d’enfant sur l’adulte incapable de l’aider à concrétiser ses rêves. De ce fait, ils refusent d’accéder à l’âge adulte en se tuant.

 
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